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L’Hôtel

mardi 30 mai 2017

Le lundi 16 février 1981, je réussis, après une année de démarches et d’attente, à me faire engager comme femme de chambre pour un remplacement de trois semaines dans un hôtel vénitien : l’hôtel C.
On me confia douze chambres du quatrième étage. Au cours de mes heures de ménage, j’examinai les effets personnels des voyageurs, les signes de l’installation provisoire de certains clients, leur succession dans une même chambre. J’observai par le détail des vies qui me restaient étrangères. Le vendredi 6 mars 1981, mon remplacement prit fin.

(...)

Lundi 16 février. 10 heures. J’entre dans la chambre 44. Un seul lit défait, à droite. Une violente odeur de renfermé. J’ouvre grand les fenêtres. À première vue il s’agit d’un homme : je repère sous le porte-bagages une énorme paire de chaussures. Sur la valise, fermée à clé, des cartes postales écrites en allemand et toutes adressées à Bâle.
Pour son petit-déjeuner, une simple tasse de café. Il n’a pas touché à la banane. Dans l’armoire, pour tout vêtement, une veste en mouton retourné. Dans l’une des poches, je trouve un agenda écrit en allemand, langue que je ne pratique pas. Seule indication intelligible, à la date du 24 février, entre 15 et 17 heures : « Nietzsche ». Dans l’autre poche, divers objets que j’étale sur le lit pour les photographier : trois mouchoirs, une brosse, deux bouchons de salière, des ordonnances vierges de l’hôpital de Bâle (sur l’une, il est écrit : « Aspirin »), un mètre...
Dans la salle de bain, des produits masculins et trois gants de toilette. L’homme se parfume avec « Nouvelle image ». Je photographie la valise fermée, les cartes postales indéchiffrables, toutes ces indications vaines. J’entends du bruit dans l’escalier et cache mon appareil photo dans le seau. La porte s’ouvre. Il entre. Il a un gentil sourire. Dans un italien hésitant, je crois qu’il me dit : « Merci pour la gentillesse de tous » et il me tend quelques lires. Mon premier pourboire. Je lui rends son sourire et quitte la chambre.
11H30. Il est parti sans s’être fait connaître. Sous l’oreiller, l’homme a oublié son mouchoir.

Sophie Calle, L’hôtel, éditions de l’Etoile, 1984

lu par AS

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