Douala

à l’image Rosine Mbakam

Je ne tiens pas à tirer la couverture à moi – je suis blanc, européen (mais né en Afrique), probablement beaucoup plus pourvu financièrement que la plupart des acteurs de ce film, alors pourquoi (ne pas) en faire l’éloge critique ? Quelque chose du partage certainement. Peut-être, sur le titre, d’abord citer la réalisatrice :

« Il faut savoir qu’au Cameroun, nous avons plusieurs prénoms. Nous recevons deux prénoms traditionnels, un du côté paternel et l’autre du côté maternel. « Mambar » est le prénom traditionnel donné aux filles et qui provient de la mère. On s’appelle toutes « Mambar » et son usage reste cantonné au sein de la famille. Nous portons également un prénom français qui est utilisé dans la vie civile. Au départ, j’ai écrit l’histoire du film avec comme titre Pierrette.« 

Une citation du dossier de presse (un document fourni à la presse afin de l’informer des tenants et aboutissants ayant pour objet le film dont il est question – ça se distribue (je ne sais si c’est toujours le cas) avant la projection dite « privée » ou itou « de presse » – il y a toujours cette affaire avec les sources, mais je ne la résoudrais pas aujourd’hui – les images viennent du film-annonce et du dossier de presse – elles sont pensées ou choisies pour être re-présentées – une autre phrase de cette réalisatrice :
« Dans mon cinéma, j’ai envie de montrer qu’on est plus que le rôle qu’on nous assigne ».

Moi aussi, j’ai cette envie. Dont acte (c’est aussi pourquoi son image en tête de billet)
Tout serait-il dit ? Pratiquement, oui. C’est une femme noire qui travaille dans un bidonville de Douala, Cameroun, à couper coudre monter faire essayer reprendre au besoin des robes et des vêtements d’enfants pour l’école – il n’est pas certain que sa clientèle soit tellement argentée (pourvu de capital financier comme disait l’autre) mais elle travaille – le travail comme une dignité

humaine – homme ou femme – confondu.es – un soir pourtant, elle rentre chez elle en moto-taxi

et se fait voler

tout ce qu’elle possède, son argent son téléphone mais pas sa vie – on la lui laisse : le « on », ce sont des hommes, ils sont trois – peu importe la couleur de leur peau – peu importe d’ailleurs (on ne va pas à la police pour si peu, on accepte j’ai l’impression – l’État n’existe pas, et quand même (comme ici, il existerait, qu’y pourrait-il ?) – scène magnifique où elle demande à son enfant cadet ses économies

dans cette petite boite – pour faire face – le père est plus que défaillant – les hommes en prennent pour leur grade de dominant patriarcaux (voleurs et lâches) – mais elle, pour continuer, la rentrée des classes : acheter des cahiers, parce que la pluie, l’eau, l’inondation – mais où est le soleil d’Afrique hein – un peu comme à Venise ai-je pensé – l’eau

a tout envahi et tout gâché

on écope – on nettoie, on chasse l’eau, on recommence encore – les machines peuvent tomber en panne,

elle les porte à réparer, discute les prix

recommence encore – et encore, parfois c’en est trop

mais non, continuer – une espèce de force magnifique

peut-être solitaire ou individuelle pour le moment, mais qui prend le dessus – ce n’est pas qu’espoir ou quelque croyance, la vie elle même

tenir et encore tenir – elle remontera, ici disant à son fils qu’elle lui remboursera l’argent emprunté

continuer (là, l’essayage d’une robe qui va bien)

vivre par ce qu’on fait au milieu d’eux, une entr’aide

parfois aussi le rire d’un clown

et celui des enfants – le drame n’est jamais cependant loin – et bien d’autres sourires encore pourtant

et d’autres histoires, d’autres développements, des conditions difficiles mais assumées – une femme puissante

Mambar Pierrette, un film réalisé par Rosine Mbakam, avec dans le rôle de Mambar Pierrette, Pierrette Aboheu Njeuthat

Fremont

C’est Donya (interprétée par Anaita Walli Zada).

Elle voudrait juste dormir.

Un de ses amis (afghan) (ils sont peu – réfugiés – elle a aussi une copine de travail mais étazunienne garantie – il y a aussi des abrutis afghans ou pas, certes) cet ami donc lui donne une pilule pour dormir, lui donne aussi son rendez-vous chez le psychiatre.

Le psychiatre est un drôle de mec

(pas certain que ce soit une lapalissade) – les prescrit-il ? Mystère.
Dort-elle mieux ? On ne sait pas trop.
Mais tout à coup, au travail

où on fabrique des biscuits

dans lesquels on incorpore des messages

inscrits sur un petit papier

à la manière des devinettes ou des blaguettes qu’on trouvait dans les caram’bar tu te rappelles –

et pour ces maximes formules fortunes chances formes de recette ou d’horoscope – quelque mots, il faut bien les écrire : ici la rédactrice

les deux copines discutent blind dates (rencontres amoureuses ou quelque chose)

et puis

brusquement (j’aimerai mourir comme ça – comme Molière* – au travail) – alors

elle accepte – et à nouveau quelque chose : ceci déjà (consigne éditoriale)

et puis on apprend à la connaître – son quotidien, ses repas chez un ancien de là-bas

les conventions

les obligations,

les sous-entendus

là-bas ça n’a pas d’importance pourtant, ce qui importe c’est ici

les choses se passent aux États dits unis mais j’ai pensé ça pourrait être une Algérienne ici, une Cap-Verdienne ou une Angolaise au Portugal

j’ai pensé mais je n’ai pas de réponse – désespérément… quelque chose à tenter

un message dans un biscuit – Donya, c’est elle, un sms lui parvient

elle répond, elle se décide, et donc elle part – mais avant

elle répète

il me semble qu’elle emprunte une auto – j’ai pensé à celle (assez laide, alors que celle-ci me plaît plus) d’Eastwood dans un Gran Torino (2008) probablement à cause des immigrés qu’il y a aussi dans cette narration – des gens chassés par les guerres – celle de son amie, peut-être bien)

puis elle s’en va mais c’est une fausse piste

le film est en noir et blanc format carré – plus ou moins – ça sert à quoi tout ça ?

ça se passe en Californie –

il y aura quelque chose de la cruauté

de la servilité, de la subordination il y a quelque chose aussi de la chance – ou alors de la fatalité

ou simplement du hasard

Fremont un film (simple, splendide) de Babak Jalali

  • * : ça n’a aucun rapport (sinon cette proximité qu’on entretient avec sa propre mort – et donc sa propre vie) (cette chose, la vie – et donc l’amour – qui est de tous les films par construction) (c’est une des raisons pour lesquelles nous développons pour cet art industriel une espèce de goût prononcé) aucun rapport mais dans le Molière (Ariane Mnouchkine, 1978) la mort de JBP son transport allant de la scène à sa chambre passant par l’escalier, ce passage est magnifiquement illustré – magnifiquement… (c’est peut-être à cette aune que tous les films se valent et peuvent – ou doivent – se comparer)

Helsinki

Ça n’a rien à voir (ou alors que peu) mais il y avait cette chanson qui faisait « c’était ta préférée je crois qu’elle est de Prévert et Cosma » et Antonio Zambujo la fredonnait agréablement en instillant un Cozma souriant dans sa diction. Elle est un peu chantée en fin (elle fait comme ça : mais la vie sépare/ceux qui s’aiment/tout doucement/sans faire de bruit/) : le film dure quatre-vingts minutes, les deux héros plus le chien vont vers le fond de la perspective d’Helsinki et les feuilles mortes volent un peu (pardon pour le point sur l’image).

C’est un film épuré, formidablement simple, les dialogues sont réduits (c’est à l’intérieur qu’on rit). Lui (Holappa, interprété par Jussi Vatanen) a un ami (Huotari, Janne Hyytiänen – habitué des films de Aki Kaurismäki) avec qui il travaille au début (et va boire) – en vrai Holappa boit

beaucoup

trop

beaucoup trop

Des couleurs, partout. Il y a cette femme Ansa (jouée par Alma Pöysti)

et il y a cet homme, Holappa; tous les deux travaillent, ils n’ont que leur corps à vendre ou louer : des prolos – elle est employée de supermarché

au réassort des rayons mais elle prend un quelconque paquet de nourriture à la date limite de vente périmée et se fait mettre à la porte – elle trouve un autre travail

lui fait un travail qui fait penser au début de Le jour se lève (il nettoie avec un jet à pression de sable des jantes rouillées) mais il boit (Gabin ne boit pas, mais tue…) (Marcel Carné, 1939)

Puisqu’il boit, il subit le même sort – de plus, il se blesse – il est mis à la porte. Mais ils se rencontrent, se plaisent sans doute, le sort s’acharnera contre leur rencontre – et puis… Des chansons comme s’il en pleuvait

C’est là, dans ce bar de karaoké (l’ami chante

) c’est là qu’elle le rencontre (Ansa) est à gauche, son amie au centre (Lisa interprétée par Nuppu Koivu), l’ami du héros Huotari, en chemise jaune

Après une séance de cinéma

un film d’horreur (Les morts ne meurent pas de Jim Jarmusch (2019)) – l’art et l’essai – et des affiches de cinéma – elle lui donne son numéro de téléphone

plus un bisou

il le prend

mais le perdra

Tout semble se liguer contre leur rencontre.

Ils se retrouvent cependant – elle l’invite à dîner

chez elle

mais il boit : elle s’en sépare . Le met à la porte. Il s’en va se soûler.
Elle adopte un chien

et puis et puis… – la pluie

et la nuit de Finlande

Un mélodrame dans toute sa splendeur : une merveille.

Et la mer efface sur le sable les pas des amants désunis…

Les feuilles mortes, un film d’Aki Kaurismäki.

Saint-Omer

(il y avait longtemps avoue – mais c’est difficile de nourrir tout ce monde-là – il y avait bien un billet sur Catane mais je l’ai laissé choir – j’y reviendrai) ici ça a peu à voir avec la ville mais ça s’y déroule quand même – c’est un genre que le film de procès (les Amerloks ou Étazuniens, comme tu préfères, procéduriers comme des poux (regarde ceux du peroxydé) l’ont élevé au rang des block busters) – une jeune femme

a laissé se noyer son bébé de quinze mois

la Manche, du côté de Berck dit-on, la nuit

infanticide ça se nomme (c’est une terreur : mais ne sommes-nous pas capables de tant de choses terribles, nous autres humains ?), c’est interdit par la loi et les commandements si tu veux voir. Ici la jeune femme

interprétée par Guslagie Malanda. Une espèce d’arrogance, probablement. Dans la vraie vie, si jamais elle existe, mais oui, le réel surgit : cette femme qui, par deux fois avait avorté, demandait à être jugée pour savoir ce qui l’avait poussée à commettre ce meurtre; elle n’en savait que peu, se sentait poussée, agie, possédée par quelque sorcellerie, pensait-elle. Et par ce film, nous suivons le procès. Les propos qu’on entend sont ceux tenus lors du procès.

C’est par une espèce de hasard que la réalisatrice (Alice Diop en photo en entrée de billet) a croisé le chemin de cette femme – dans la vraie vie disons, donc, il s’agit d’un fait divers que la réalisatrice interprète peut-être : c’est une photo de la mère poussant l’enfant assise dans une poussette, captée par une caméra de surveillance et reproduite dans un journal, qui l’ont fait réagir, et elle est partie assister au procès, lequel se déroulait à Saint-Omer.

Le film raconte cette échappée. La réalisatrice est devenue romancière pour l’occasion : on la découvre sous les traits de Kayije Kagame

enceinte, elle aussi.

Des images, de cette ville, Saint-Omer qui votait front national (sans majuscule), des idées de la relation qu’entretenait cette jeune mère avec le père de l’enfant qu’elle tuera, ce père de trente ans son aîné, artiste, riche, blanc, mâle… et déjà marié – à qui elle cachera sa grossesse (pourquoi ? elle ne veut pas l’ennuyer…) à qui elle mentira tout au long de leur histoire, et surtout peut-être des quinze mois de la vie de cette petite fille, abandonnée à la mer qui monte, à Berck-Plage, ville choisie pour la consonance du toponyme – le soir, la nuit, un dix-neuf novembre…

Le film est entrecoupé de scènes de la vie familiale de la réalisatrice aujourd’hui mais surtout lorsqu’elle était enfant. Des images

(magnifiquement éclairées – la photographie due à Claire Mathon)

qui montrent une relation mère-fille difficile (la mère de la romancière : Adama Diallo Tamba) – des pleurs – peu d’explications, mais des émotions.

Quelque chose dans ce travail que la maternité inflige. Quelque chose qu’on doit aimer mais qui, dans quelques conditions, devient insupportable. C’est probablement de porter seule, sur elle, avec elle, en elle, cette réalité du monde d’aujourd’hui, et d’ici, de ce côté-ci du monde.

Elle qui affronte ce monde, fait d’hommes blancs, pour des hommes blancs- et des lois écrites et promulguées par des hommes blancs. On voit la présidente du tribunal qui tente de comprendre (Valérie Dréville)

on voit l’avocate qui défend et joue son rôle (Aurélie Petit)

on voit aussi l’avocat général qui charge forcément, on voit le père de la petite morte noyée, ce père qu’on ne juge pas, non.

Puis tombera le verdict, vingt ans, ramenés à 15 en appel.

Et la romancière qui retrouvera le père de l’enfant à naître.

Saint-Omer un (premier) film (de fiction) d’Alice Diop.
On trouvera ici, dans le dossier de presse, un entretien avec la réalisatrice.

Belfast

(il y a quelque chose comme de l’imposture à écrire sur le cinéma, à propos du cinéma – il y avait Michel Ciment qui proposait quelque chose sur Jane Campion je crois bien dans la librairie de l’avenue Jean-Jaurès – en haut, pas Texture) (pendant trois ou quatre ans je n’ai pas cessé d’écrire sur le ou à propos du cinéma – c’était dans les locaux de l’institut d’art et archéologie) (il (me) fallait aussi travailler)

Il s’agit d’abord ici d’un certain cinéma (pour preuve, on dispose – si on cherche un peu – de près de deux cents photos, augmentées de 3 ou 4 films annonce) (le »on » indique le tout-venant)

Il y avait aussi quelque chose de l’imposture aussi à travailler sur les publics – ce sont choses (au sens du « il faut prendre les faits sociaux comme des choses ») éphémères

Il en va aussi de l’imposture de la sociologie sans doute certainement obligatoire

non, je n’ai pas connu la guerre – il y avait sur la route de l’Aouina des sacs de sables entassés qui forçaient à ralentir – le chemin de la maison à la ville – Carthage à Tunis – les soldats portaient des armes – nous étions dans la quatre chevaux – il y a plus de soixante ans d’ici – et deux milliers peut-être de kilomètres

ce ne sont pas critiques mais simplement informations, souvenirs, remembrances

l’histoire d’un enfant de huit ou dix ans (Buddy, interprété par Jude Hill), un père parfois absent (il va travailler en Angleterre), une mère adorable – ça se passe donc en Irlande, du nord, Belfast – des grands-parents comme il doit en exister- le souvenir de la tabatière de mon grand-père et de son livre de prières (ou de contes, je n’ai jamais su)

la mère (Caitriona Balfe), le père (Jamie Dornan), la grand-mère (Judi Dench) , Buddy le petit héros et son frère (Lewis McAskie)

c’est un film un peu maniéré – on était tellement content en sortant, enfin surtout moi – quelque chose de la vie rêvée – ça commence par une espèce de dépliant touristique vantant la ville de Belfast j’ai supposé – ça fait braire – en couleurs contrastées, une belle lumière, une prise de vue dronatique – et bien sûr que (aussi bien) les drones servent à tuer, à la guerre, à la mort – c’est dédié quand même « à ceux qui sont partis »

« et à tous ceux qui ont été perdus »

il y a quelque chose de l’autobiographie ou alors d’un filmage spectaculaire – tout le reste (ou presque) du film est en noir et blanc – raccord sur le temps

c’est ainsi – ici, une rue, une famille

son acteur et le réalisateur (Kenneth Branagh)

il y a quelque chose aussi de la perfection, comme dans les souvenirs (de ma jeunesse) – tout est beau dans les gens de la famille, le père et la mère sortent d’un dépliant publicitaire – aussi – ils dansent et s’aiment – ils se parlent et se disputent – ils optent et décident ensemble – ils s’aiment et vivent, veulent vivre, survivre à la guerre civile qui dévaste le pays –

les relations de voisinage, les enfants les gens, les parents qui se connaissent qui se jaugent qui se battent – la guerre, civile peut-être, mais la guerre et les morts – mais non – les enfants rient, jouent dansent aussi – je me souviens bien de n’avoir rien vu – il y a quelque chose qui subsiste quand même quand la lumière se rallume, on a remis son manteau, on l’a refermé, au cou l’écharpe de Chypre ou d’Istanbul – émerveillés parce que c’est ce qu’on voulait nous dire et faire comprendre : mais il ne reste rien – le cinéma s’évapore les plans sont montés collés les uns aux autres la musique (ici Van Morrison : formidable, juste et gaie dansante belle) le mixage – quelques manières jte dis c’est vrai, des plans au ras du sol, des effets, du style – mais un amour, vrai je suppose, et de la ville et des acteurs

la grand mère, Buddy pieds sur la table, le grand-père (Ciarán Hinds) (photo de tournage)

il y a cette imposture des images fixes pour relater quelque chose qui n’existe plus (c’était la fin des années soixante, les catholiques et les protestants se tuaient les uns les autres – on posait des bombes – on sacrifiait des innocents ou des coupables) (souviens-toi de Bloody Sunday (Paul Greengrass, 2002)) – (un de ces types qui disait dans le poste « je lui ai réglé son compte » – une émission sur la guerre d’Algérie, on en a mémoire) – ce sont juste des hommes, des êtres humain, des hommes que la guerre défait – nous autres alors, les enfants, ne comprenions rien (il n’y a rien à comprendre, c’est vrai) – ainsi que Buddy qui n’aime qu’elle (Olive Tennant dans le rôle de Catherine,jeune fille blonde mais/et catholique)

il ya quand même quelque chose de formidable (quoi qu’il puisse en être des conditions de production, des acteurs magnifiquement beaux, des cadrages excessifs et des couleurs passées de noir et blanc – ces choses afféteries effets clins d’œil connivents – il y a ces répliques formidables) dans cette scène

Buddy et son père- le premier « oui, mais elle est catholique… » et son père : « quelle que soit sa religion, protestante, catholique, hindou ou vegan sataniste, l’important c’est ce qu’elle est, elle » – je cite de mémoire – on s’en fout des catégories – même si elles sont intégrées à nos façons d’être – on s’en fout –

parce qu’on est vivants et humains et qu’on le reste

jusqu’à

la guerre, quelque chose de l’imposture, la guerre civile (Espagne 36, Chili 73, Algérie 91, Yougoslavie ça n’existe plus, Ukraine 22…) la honte des nations (j’en oublie tant)

Belfast, un film de Kenneth Branagh

Ouistreham

dans Ville & cinéma il s'est agi de raconter quelque chose de ces deux entités et de ce qu'elles peuvent entretenir entre elles - entités est assez vague, on pourrait intituler aussi ça des dispositifs. Souvent,je m'interroge (je me suis toujours interrogé c'est vrai) sur ma pratique - non pas que je n'aime pas le cinéma (je n'aime simplement pas son milieu, non plus que ses conditions de production) (en ayant côtoyé d'autres, je n'ai pas l'impression qu'il soit plus pourri ou moins que d'autres) (le contemporain néo-libéral dans toute son horreur)- mais ce film-là parle de ces "dispositifs" et de cette façon qu'ils ont d'astreindre les gens, les personnes, personnages ou personnalités à des rôles particuliers. Il s'agit ici plus parfaitement du cinéma que de la ville : en sortant de cette projection, j'avais comme à l'idée que quelque chose n'allait pas, ou plutôt que quelque chose (m')avait été manqué. Pour en faire peut-être un film marquant. Je me suis dit, presque tout de suite, qu'on avait là affaire à quelque chose comme Mister Smith au Sénat (Frank Capra,1939) : serait-ce le même film si Juliette Binoche (tellement bien ici bien sûr comme il se doit, comme James Stewart en Jefferson Smith) avait pris la place, le rôle, de Christèle et Hélène Lambert celui de Marianne ? Un soir, de nuit, les choses ont changé : j'ai vaguement aperçu, entr'aperçu cette possibilité - y aurait-il eu un producteur - une productrice peut-être - un banquier, un ou une type qui avance l'argent pour avoir confiance ? - Je me suis dit, à un autre moment, que le type qui traite les femmes de ménage qu'il emploie de crétines existe vraiment, ainsi que les deux propriétaires du camping... ainsi que les armateurs des navires... Non, mais juste une chose : je ne me résous pas à accepter cet état des choses

C’est un quai, y accostent des bateaux (la marque l’armateur le propriétaire la compagnie de ces bateaux a refusé qu’on y tourne les images, l’équipe de production a cherché ailleurs, a trouvé d’autres bateaux, en Hollande je crois bien, qui ont loués leurs locaux) (on dit bravo à la marque de l’image : ce sont des pratiques immondes pour un monde qui ne l’est pas moins – bizarrement si je vais en Irlande cet été (ce qui est dans les prévisions), je ne passerai pas par cette compagnie) (non, mais je suis borné) qui partent et reviennent de ce royaume au delà de la Manche – on a à les nettoyer (nul doute que de l’autre côté du Pas de Calais, d’autres prolétaires du même acabit fassent le même travail – laver nettoyer curer les chiottes changer les draps passer l’aspirateur : des femmes de ménage) (je me souviens de Daniel Blake) il y a aussi des hommes

de gauche à droite : Nadège (assise), Christèle, Marianne et Justine (debout)

ici on les voit assis, c’est l’embauche du matin – assise aussi, la cheffe d’équipe – debout, les femmes : tel est l’ordre du monde

Marianne (Juliette Binoche)

nettoyer

Christèle (Hélène Lambert)

faire du propre et rapidement

il est dit à un moment qu’on prendra 4 minutes par cabine, il y en plusieurs centaines (les cadences infernales : ça n’a pas changé)

ici c’est dans un camping même jeu (l’abjecte conduite des donneurs d’ordre) nettoyer encore (le smic à moins de 9 euros l’heure)

Marilou (Léa Carne)

et encore – le travail et sa dignité – parfois (trop souvent toujours) l’humiliation (la loi travail El Khomri)

on aime le travail bien fait et quelqu’un le salope

le film est composé de cette histoire (librement inspiré du livre de Florence Aubenas, le Quai de Ouistreham paru en 2010) et de plans libres

je ne dispose que du film annonce

mais ils sont là

des évidences de la narration – de nuit comme de jour

– n’apportent que l’ambiance et la réalité des choses – documentaires peut-être comme on les appelle – une narration classique peut-être, forte et formidable à certains moments, ici en voiture pour rejoindre les bateaux

c’est le corps les yeux les mains les membres qui fatiguent – et l’esprit donc – il y a aussi (souvent quand même, mais c’est la loi aussi de cette histoire-là) il y a aussi des moments de joie

de gaité franche

Nadège (Evelyne Porée)

et de plaisir

il y a aussi cette histoire d’écriture (à la Marsa, qu’est-ce que tu veux, c’est comme ça, on n’y peut pas grand chose : ça parle)

c’est un film où on croise beaucoup de femmes, un homme aussi

Cédric (Didier Pupin)

plutôt sympathique le gars – une histoire de France – des conditions de travail, des migrants dans l’ombre qui passent, il faut bien vivre et gagner cette vie sacrée

nettoyer

faire du propre

des heures éparses tôt le matin et tard le soir – ce n’est pas le bagne mais ça y ressemble – montrer les invisibles, celles qui courent pour tenir, terriblement vrai – mais jte dis aussi, la joie : celle de partir…

Justine (Emily Madeleine)

de fêter ça

et de danser

et de danser pour fêter ça

(un plan magnifique et merveilleux) un baiser de loin

oui au revoir (elles s’éloignent)

vraiment bien

Ouistreham, un film réalisé par Emmanuel Carrère (voulu et co-produit par Juliette Binoche)

ici le générique

là, la technique

Rome : trois étages

On avait eu droit au tragique La chambre du fils (2001), ainsi qu’au Mia Madre (2015) tous deux magnifiques – les adjectifs n’en disent jamais assez.
Des histoires de famille, peut-être – mais on aime ce réalisateur.
Est-ce qu’on cherche de la promotion, de l’éveil, de l’attention ?
C’est un monde terrible (comme dit Jean Seberg, lorsque Preminger l’interroge (en 1955) lui posant la question de savoir si elle veut être actrice : « terriblement » dit-elle) (« oh badly ! ») (elle a dix-sept ans et onze mois) (elle est de trente huit) – terrible) ça se passe, ça se déroule à Rome (comme, tu te souviens sûrement, Journal Intime (1995)) on en voit peu, mais on ressent la ville quand même (on est installé à la gare, les trains sont en contrebas dans la surexposition de lumière; on est à l’aéroport; on est sur les quais du Tibre, sur le bord d’une route bretelle, la nuit – au loin l’Aventin, l’une des sept collines – au loin Ostia et la mer et Pasolini, puis Civitavecchia et Stendhal et Cinecitta et Federico – au loin) (enfin tout ça)

Trois étages d’un immeuble, trois (ou quatre) familles qui vivent là. Des histoires mêlées. Trois temps (cinq ans plus tard, puis cinq ans plus tard)

Eux vivent au premier (Sarah et Lucio) – duplex avec le rez-de-chaussée ( Elena Lietti et Riccardo Scarmachio)

On ne parle pas de cinéma (tant mieux), leur travail c’est plus le droit – Monica est femme au foyer, elle accouchera immédiatement de Béatrice (le bébé sur l’image) son mari (Giorgio – Adrianno Giannini) absent, toujours absent (dans la première période, puis moins) (sa mère perd la tête… et elle craint aussi pour sa propre santé mentale – elle se trouve ou se retrouve, pense-t-elle, trop seule)

Monica (Alba Rohwacher) et sa mère (Daria Deflorian) et la petite Béatrice (Monica vit au deuxième étage)

Puis le juge, sa femme et leur fils (par qui un des scandales arrive) (il y en a aussi trois)

le juge (Viitorio), sa femme (Dora) juge elle aussi, leur fils Andrea (Nanni Moretti, Marguerita Buy, Alessandro Sperduti) – ils sont au troisième

ça commence un peu comme ça

la petite Francesca devant la voiture d’Andrea qui vient de défoncer le mur de carreaux de verre du rez-de-chaussée – le bureau de son père (architecte je crois bien)

le môme Andrea ivre tue une passante (tandis que Monica s’en va accoucher seule de Béatrice) retrouvé ceci – ça se passe dans cette rue –

camions du tournage en 2019

les camions du tournage, via Montanelli à Rome – puis ceci (le garage ou finit la course du môme Andrea ivre)

le mur de carreaux de verre DL2V

trois histoires tricotées, tressées, montées plus ou moins parallèlement pour n’en faire qu’une (peut-être) celle de cet immeuble

– la plus attachante

peut-être parce qu’elle perd la tête – et comme sa mère s’enfuit – puis elle, qui subit l’ultimatum de son salaud de mari (comme disait Jean Renoir à propos de sa Règle du Jeu (1939…) « chacun a ses raisons « ou quelque chose d’approchant)

Dora de son troisième étage, dans la nuit, qui voit l’accident (hors champ) provoqué par son fils

trois femmes puissantes (Sarah qui envoie paître son mari, Dora qui recherche son fils

Monica qui cauchemarde éveillée

un choucas dans la maison de Monica

mais aussi en dormant – d’autres choses encore, des développements, des rencontres, des naissances et des deuils, des procès – beaucoup de choses mais la plus belle, la plus improbable aussi, la plus attachante et la plus vraie pourtant, cette danse

magnifique qui s’éloigne – je te la pose deux fois

tango milonga tout ce que tu veux, mais des dizaines de couples qui passent, dansent sur une musique magique, comme dans un rêve… tout le cinéma est là (on pense à la fin de Huit et demi – mais ici, les acteurs ne dansent pas…)..
Alors, à la toute fin, lorsque Béatrice s’en va avec son père (et son petit frère), cette image (au ralenti…) à travers la vitre arrière de l’auto

extra…

Tre piani, un film de Nanni Moretti

Mumbay/Bombay : Le photographe

c’est un endroit de la ville (12 millions d’habitants, plus de dix huit millions pour l’agglomération) où toujours passent le tourisme et le reste du monde et des pigeons par milliers

la porte de l’Inde et le Taj Mahal palace hôtel (qui a été le théâtre d’attentats en 2008 – après celui du Marriott d’Islamabad) (*), l’océan et la douceur de vivre. Ce rappel des attentats indiens ne tient pas de place dans le film – doux et charmant. Peut-être un contraste (la lutte des classes et des castes en Inde est féroce : ici, on n’en aura que des échos lointains, assourdis mais présents parfois à l’image et, très probablement, cette lutte est-elle ce qui ne permet pas l’entente des deux premiers rôles).
Le héros est un photographe des rues (on en croise de semblables dans la cour du Louvre ici à Paris)

Chemise blanche, appareil photo en bandoulière, dans le sac une imprimante qu’on ne distingue que mal sur l’image du robot : c’est exactement son rôle.

Le photographe (Rafi) dans l’exercice de sa profession (et ses outils dont l’imprimante)

C’est l’histoire d’un homme, Rafi, endetté qui, par son travail de photographe, envoie dans sa famille restée à la campagne, de quoi payer des dettes dont on ne comprend pas exactement la teneur sinon que la mort du père les a provoquées – quelque chose qu’on ne comprend pas, mais qui se relie directement à des lois et des institutions locales, de castes et de classes.

Nawazuddin Siddiqui dans le rôle titre : Rafi

Le voilà qui rencontre Miloni

Miloni (Sanya Malhotra) trop bien – et Rafi (Nawazuddin Siddiqui) devant le Taj Mahal Palace hôtel

Se noue alors une histoire. Elle, étudiante, lui photographe – elle ne le connaît pas –

Rafi et Miloni dans le bus : première rencontre

Il a une grand-mère qui veut qu’il se marie – lui ne connaît personne, demande à Miloni – elle accepte et se prête au stratagème. C’est une espèce de jeu

auquel ils se prêtent tous les deux

. Puis la grand-mère vient à la rencontre de son petit fils (et de la promise…).

Miloni et la grand-mère ( Farrukh Jaffar)

Ce sont les personnalités des deux protagonistes qui emportent le film : lui peut-être timide, elle certainement – ils parviennent à se comprendre – le film est en montage parallèle – une ville qui tient lieu de personnage et de décor

Rafi et Miloni dans une rue attendent un taxi

des images fixes, mais du cinéma – ils vont au cinéma ensemble, ils partagent quelque chose sans y parvenir vraiment

ce n’est pas qu’ils ne se comprennent pas mais quelque chose leur échappe

le tout est réalisé avec tendresse, pourtant – on veut la marier, elle aussi, comment faire pour y échapper ? On ne sait pas – quelque chose de chaste et de doux – mais qui ne veut pas fonctionner – qui ne peut pas… Pour Miloni, les parents tiennent pour un mariage arrangé – on connaît les autres parents, on sait comment se marier entre gens de bonne famille

Je me souviens de ce film , Sir (Rohena Gera, 2018) indien tout autant – cette facilité à l’élégance, à la distinction, je ne sais pas ce qu’il y a avec l’Inde (ces temps-ci, mais pas seulement pour ce pays, il y a de quoi être vigilant et se prémunir, se grouper,exister ? que sais-je ? non, je ne sais pas) – mais ce cinéma-là, un peu de comédie, un peu de drame, quelque chose de l’humanité tout entière… il reste qu’il faut vivre

PHOTOGRAPH featuring Sanya Malhotra courtesy of Amazon Studios.

Il y a quelque joie, quelque tendresse, quelques émotions simples – et le reste du monde qui s’y oppose… Tant pis, le film reste tellement doux.

Le Photographe, un film de Ritesh Batra.

(*) Le déroulement de l’actualité influence, par osmose, le cours de ce billet – notamment par les violences qui ont lieu ces jours-ci en Inde (on a visionné le film il y a quelques semaines). Il n’est pas spécialement avérés que ces violences nationalistes (couvertes par le pouvoir et singulièrement par le premier ministre dudit pouvoir, Narendra Modi – voir sous le lien, plus haut) aient pour fondements les attentats dont on parle, mais ils y contribuent sans qu’on puisse émettre de doute sur ces contributions. On ne tient pas non plus à créer une ambiance anxiogène ici, mais s’aveugler ne permet pas non plus de comprendre. Ainsi, le système des castes illustré ici est-il aussi issu d’une pratique religieuse, l’hindouisme, laquelle induit contraintes et obligations. Les attentats d’origine musulmane reflètent aussi une revendication religieuse, contre laquelle il semble que le film tente une mise en question. Pour mémoire aussi, l‘attentat à l’hôtel Marriott d’Islamabad (Pakistan) a eu lieu le 20 septembre 2008, les attentas de Mumbay (six lieux de la ville touchés) qui en sont une réplique suivant l’un des tueurs, se sont déroulés du 26 au 29 Novembre 2008 (en Inde, donc).

Gotland : six minutes quarante six

Il s’agit d’une île de la mer Baltique, au sud de la Suède – Gotland, île lointaine – ce n’est qu’en été qu’y tournait Ingmar Bergman et ce film-ci (qui donne de si belles images au bandeau de cette rubrique) s’y est tourné du 6 mai au 18 juillet 1985. Au loin croisent les navires

de belles images

sur la mer une nature difficile à et des vents forts

tel est le décor. Le film relate le rêve d’un homme, un vieux professeur pensant la troisième guerre mondiale (et atomique possiblement) arrivée. Le facteur indique une voie possible (c’est le premier plan du film, qui dure près de dix minutes)

pour que cette catastrophe ne se produise pas – le vieil homme peut-être crédule l’emprunte et promet, si la guerre atomique ne se produit pas, de sacrifier tout ce qu’il possède. Un sort, probablement – mais l’homme y croit (Erland Josephson (*) dans le rôle, un habitué des films d’Ingmar Bergman – à l’image de ce film-ci, Sven Nykvist, chef opérateur de la plupart des films d’Ingmar Bergman) et, à la presque fin du film, il entasse dans sa maison tout ce qu’il possède et y flanque le feu.
Il sort de chez lui par la fenêtre

une échelle

enjambant la balustrade du balcon

le feu commence à prendre, l’homme a soif

il lui faut boire, puis il s’en va

plan vide, bientôt

au son, le feu prend de l’ampleur

(ici débute le plan de six minutes quarante six secondes)
Ainsi, brûlera la maison

(tous les enfants sont sortis se promener, discutant de l’état de santé mentale du père, ayant décidé ensemble qu’il valait mieux l’interner) – l’homme croit en ces sorts, perd la tête, la raison – c’est fait

La catastrophe s’est produite

l’ambulance arrive trop tard

on le force à y entrer – il finit par se laisser faire – l’ambulance s’en va

tandis que le sacrifice est réalisé

Je ne parle pas de la sorcière (elle en les pouvoirs de qui il croit, cet homme – mais elle est là –

elle s’en va

et la famille reste prostrée – je ne raconte qu’un millième peut-être du film – prostrée

devant l’étendue de cette défaite… (ici la partie du plan qui illustre (par la grâce de Joachim Séné) le bandeau de ce blog, donc – (merci encore) – puis

à la dernière image du plan, l’histoire raconte qu’il n’y avait plus de pellicule (plus de film) dans le magasin de la caméra – l’histoire dit aussi que le plan fut tourné une première fois, mais qu’il fallut tout refaire car la caméra tomba en panne cette fois-là – la maison brûla entièrement… On garde je crois au moins une image (fixe) de ce plan-là

(On la reconstruisit, et la deuxième fois, ils tournèrent à deux caméras pour éviter une nouvelle catastrophe – mais le film se termine sans l’effondrement complet de la maison brûlée : le plan dure six minutes et quarante six secondes

Reste le dernier plan du film, en dédicace au fils du réalisateur – avec espoir et confiance…

(*) Cet acteur, si proche d’Ingmar Bergman qu’il prit sa succession à la tête du théâtre dramatique royal de Stockholm, m’est aussi proche que le Fernando Rey des films de Luis Bunuel (ou le Stanley Baker de ceux de Joseph Losey). Croisé à de nombreuses reprises donc dans les films d’un de mes réalisateurs préférés, il apparaît aussi dans un film « Dimenticare Venezia » (où je ne me souviens pas voir de plan de la sérénissime – il n’y en a pas) (Franco Brusati, 1979) dont j’avais réalisé le découpage, plan par plan, pour le magazine « L’avant scène cinéma » (numéro 277 du 1° décembre 1981) – film par lequel, alors, j’avais appris reconnu, ressenti et partagé le langage des fleurs de, je crois bien, la propriétaire de la maison (Marta), qui disait « roses rouges cœur ardent ».

Le Sacrifice, un film d’Andreï Tarkovsky (prix spécial du jury, à Cannes en 1986)

Rio de Janeiro : Invisible Euridice

(image d’entrée de billet : Fernanda Montenegro et Karim Aïnouz)

Ce sont deux sœurs – au début du film, elles jouent, s’amusent, elles n’ont pas vingt ans – elles aiment rire (ce sont les débuts des années cinquante)

Ensemble et liées

c’est une belle histoire – dans le langage un peu suranné de la distribution de cinéma, on appelle ça un mélodrame (on ôtera « drame » si on veut être un peu plus cynique ou désabusé) – c’est un film brésilien (réalisé par un homme qui vit en Allemagne – Karim Aïnouz) (le Brésil, ces temps-ci, a quelque chose de malade – mais comme toute la planète, certes – l’ordure y est au pouvoir tandis que l’Australie flambe) un film qui se passe à Rio

(le pain de Sucre à Rio est comme le Prado à Madrid ou la Cannebière à Marseille) une si belle histoire : deux sœurs que tout unit et qui ne se reverront plus…

L’une, Guida l’aînée, s’en va – amoureuse d’un marin grec nommé Iorgos… L’autre, Euridice, donc, continue avec son amour de la musique et du piano

Très probablement ce qui l’aide à tenir et à vivre sans cette relation avec Guida
Tout au long du film, et la musique et Guida qui écrit des lettres à sa soeur

« tout mon amour de la part de la fille et de la sœur qui vous aime infiniment »…

et à ses parents, mais ceux-ci ne les donneront pas à Euridice, sa sœur (en amorce, de dos, le père, Euridice et la mère, muette…)

Les lettres continuent

« très heureuse avec Iorgos… »

mais en fait, non : pas heureuse du tout.

Lorsque, seule, Guida revient

enceinte

son père l’envoie paître – lui fait croire que sa sœur n’est plus à Rio – il la jette dehors, fourre quelques billets plus humiliants encore dans son corsage et la chasse de chez lui, parce qu’elle n’a pas de mari et que ce qu’elle porte en son ventre est une honte pour la famille (on aura compris).

Euridice joue du piano, mais se marie

avec Antenor (est-ce un bon parti ?)

probablement assez choisi par son père. Mais reste le piano

une merveille, le destin des deux filles, parallèle (comme le montage des deux histoires), une merveille – Euridice enceinte tandis que Guida après turpitudes de femme seule en pays patriarcale (en diable : le monde entier…) trouve une amie

Filomena (propriétaire d’une petite maison) – elle l’aide à élever son enfant – turpitudes des deux femmes seules, le monde entier…
Et puis…
Euridice cherchera à retrouver sa sœur, fera appel à un détective – mais non.

On aimerait tant qu’elles parviennent à se rencontrer – au fond de l’image, dans le trouble et son caraco jaune, c’est Guida qui passe tandis que Euridice au miroir ne se retourne pas (elle l’aurait vue…). On aurait tant aimé…

La merveille cependant, la vraie merveille du film (il en compte tant…), je crois, c’est la séquence où Euridice passe le concours (du conservatoire).

Elle est de dos, le piano sur la scène l’attend.

(on tremble toujours pour les actrices – un jury composé uniquement d’hommes) les actrices, les acteurs, on tremble toujours pour eux : y parviendront-ils ?

C’est là la vraie magie du cinéma

de ce cinéma-là (celui qu’on aime), sa vraie magie c’est de faire arriver les choses

qui n’existent pas dans la vraie vie (mais est-ce sûr que ce soit celle-là, la vraie ?) (oui, au fait, laquelle est-ce ?)

Euridice s’est mariée, joue du piano et danse avec sa soeur, Euridice danse

oui, danse Euridice, danse…

Elle sera reçue, il y aura d’autres péripéties, d’autres errements, d’autres égarements…

« j’avais découvert ce que voulait dire être une femme seule dans ce monde… »

Un mélodrame.

Montage cut.
Ni fondu, ni noir. Cut

Le temps n’existe pas (comme pour l’inconscient) : c’est que le cinéma est né en 95 comme la psychanalyse. L’une des plus grandes actrices du Brésil (et donc du monde) (plus télévision) (admirable)

« Tu ne peux pas imaginer combien tu m’as manquée »

à qui on rend les lettres écrites par sa sœur cinquante ou soixante ans plus tôt…

De nos jours.

Une vraie merveille (et bien sûr qu’on pense à Douglas Sirk, notamment ce « Mirage de la vie » (1959) – titre original « Imitation of life »).

La vie invisible d’Euridice Gusmao, un film de Karim Aïnouz – image magnifique : Hélène Louvart
Distribution : Euridice âgée : Fernanda Montenegro
Euridice jeune : Carol Duarte
Guida : Julia Stockler
Filomena : Barbara Santos
Le père : Antonio Fonseca
La mère : Ana Gusmao
Anténor (l’époux d’Euridice) : Grégorio Duvivier